Ce matin, je me suis assise quelques minutes sur le canapé. J’étais encore en pyjama, le chandail taché de yogourt. Dans la cuisine, il restait des miettes sur la tablette, la chaise et le sol. Les assiettes des enfants étaient toujours sur la table, avec les casseroles, les ustensiles et toute la vaisselle utilisée pour cuisiner. Rien de tout cela n’avait encore été ramassé, rangé ou nettoyé.
À partir de cette seule scène, certaines personnes auraient immédiatement remarqué le désordre. Le jugement aurait suivi presque aussitôt, avec peut-être un « Voyons donc… regarde-moi ça » prononcé ou simplement pensé. D’autres seraient allées encore plus loin dans leur jugement, jusqu’à croire qu’elles pouvaient deviner la mère que j’étais : paresseuse, mal organisée, une maman qui se laisse aller et qui ne prend pas assez soin de sa maison ou de sa famille.
Ce qui me dérange dans ce genre de regard, ce n’est pas que l’on remarque le désordre. Il était bien là, et je savais que je finirais par tout nettoyer et ranger. C’est la facilité avec laquelle quelques minutes peuvent effacer tout ce qui les a précédées et devenir un verdict sur toute une mère.
Ce que cette image ne racontait pas, c’est que la nuit avait été coupée par plusieurs réveils. Je m’étais levée avec une fatigue déjà bien installée, comme si une partie de ma journée avait commencé avant même que le matin arrive. Elle ne racontait pas non plus les pleurs, les demandes d’attention ni les besoins qui continuaient d’exister pendant que j’essayais de préparer le repas. Elle ne montrait pas un enfant qui apprend encore à manger et qui laisse forcément des miettes sur sa tablette, sur sa chaise et jusque sur le sol. Elle ne disait pas que les assiettes sales étaient là parce que j’avais cuisiné, ni que le yogourt sur mon chandail venait d’un repas pris avec de jeunes enfants. Tout ce qui pouvait être interprété comme du laisser-aller était, en réalité, le résultat d’une matinée remplie de soins, de gestes répétés et de petites choses accomplies les unes après les autres.
Une fois le repas terminé, j’ai nettoyé et changé la petite. J’aurais pu commencer immédiatement la vaisselle, ramasser les miettes et remettre la cuisine en ordre. Pourtant, pendant que je cuisinais, j’avais senti à quel point mes enfants avaient besoin de ma présence. J’avais été là, bien sûr, mais avec l’esprit occupé, les mains prises et l’attention constamment partagée. J’avais envie de leur offrir quelques minutes pendant lesquelles je ne ferais rien d’autre que d’être avec eux. J’ai donc mis de la musique sur mon téléphone et, malgré mon épuisement, j’ai dansé avec eux. Nous avons ri. Ils étaient heureux, et moi aussi. Je n’avais pas soudainement retrouvé toute mon énergie. J’ai simplement choisi de donner celle qu’il me restait à ce moment-là à quelque chose qui nous ferait du bien.
Personne n’a vu cette partie. Personne n’a vu la force qu’il m’a fallu pour danser alors que mon corps aurait préféré ne plus bouger. Personne n’a entendu nos rires ni ressenti le bonheur de mes enfants. L’image que l’on aurait pu retenir venait seulement après : une mère assise sur le canapé, encore en pyjama, pendant que la vaisselle et les miettes étaient toujours là. Vue de l’extérieur, l’histoire aurait commencé au moment précis où je m’arrêtais, alors que pour moi, ce moment arrivait après des heures à continuer.
Je pourrais raconter cette matinée dans les moindres détails, mais personne ne pourrait réellement ressentir ma fatigue à ma place. Personne ne pourrait mesurer exactement l’effort que chaque geste m’avait demandé ce jour-là. Une tâche qui semble ordinaire n’a pas toujours le même poids. Préparer un repas après une nuit reposante n’exige pas la même force que de le faire après plusieurs réveils, avec des enfants qui pleurent ou réclament de l’attention. Danser quelques minutes peut sembler banal lorsque l’on est en forme. Le faire lorsque l’on est déjà épuisée, simplement parce que l’on veut encore créer un beau moment avec ses enfants, demande parfois beaucoup plus que ce que les autres peuvent imaginer.
C’est peut-être ce qui rend certains jugements si douloureux. Ils ne se contentent pas de remarquer ce qui reste à faire. Ils prennent ce qui n’a pas encore été accompli et s’en servent pour effacer tout ce qui l’a déjà été. La vaisselle devient une preuve de paresse. Les miettes deviennent un manque d’organisation. Quelques minutes sur le canapé deviennent le portrait complet d’une mère. Comme si l’ordre d’une cuisine pouvait mesurer l’amour, la patience, la présence ou les soins donnés à une famille.
Je ne cherche pas à prétendre que le désordre n’a aucune importance. J’aime aussi retrouver une cuisine propre et une maison rangée. Je savais que je me relèverais, que les assiettes seraient lavées et que les miettes finiraient par disparaître. Le problème n’a jamais été la vaisselle. Le problème, c’est l’idée que son existence puisse suffire à juger la femme assise à quelques mètres d’elle. Une maison n’est pas le bulletin de notes de la mère qui y vit. Une cuisine propre ne raconte pas forcément toute sa patience, pas plus qu’une cuisine en désordre ne prouve qu’elle manque d’amour ou d’attention envers sa famille.
La maternité oblige souvent à choisir entre plusieurs choses importantes au même moment. Prendre soin d’un enfant signifie parfois laisser autre chose en suspens. Répondre à un besoin peut en repousser un autre. Offrir sa présence peut laisser une pièce en désordre. S’arrêter quelques minutes peut être nécessaire pour retrouver assez de force pour continuer. Ce n’est pas toujours un manque d’organisation. C’est parfois simplement la réalité d’une personne qui ne peut pas être partout, tout faire et répondre à tout en même temps.
Ce matin-là, je n’étais pas une mère paresseuse assise au milieu de ce qu’elle n’avait pas fait. J’étais une mère fatiguée qui avait déjà beaucoup donné. Une mère qui avait cuisiné, accompagné ses enfants pendant le repas, nettoyé et changé la petite. Une mère qui, malgré son épuisement, avait encore trouvé en elle assez d’énergie pour mettre de la musique, danser et rire avec ses enfants. Puis, seulement après tout cela, une mère qui avait eu besoin de s’asseoir et de reprendre son souffle.
Je sais que cette scène n’appartient pas qu’à moi. Beaucoup de mamans ont déjà regardé ce qu’il restait à faire en oubliant tout ce qu’elles avaient accompli avant. Beaucoup se sont déjà senties coupables de s’asseoir alors que la maison n’était pas encore rangée. Beaucoup ont été jugées dans l’un de leurs rares moments d’arrêt par des personnes qui n’avaient rien vu de tout le reste.
À la maman qui se reconnaît dans cette scène, j’aimerais rappeler ceci : ce qu’il reste à faire ne peut pas effacer tout ce que tu as déjà donné. Les miettes racontent qu’un enfant apprend. Les assiettes racontent qu’un repas a été préparé. Le chandail taché raconte une vie vécue près de tes enfants. Ton besoin de t’asseoir raconte simplement que tu es humaine.
Le désordre sera nettoyé. La vaisselle sera lavée et les miettes finiront par disparaître. Mais aucune cuisine, qu’elle soit propre ou non, ne peut dire combien une mère a aimé, donné ou essayé. Ce matin-là, mes enfants avaient davantage besoin de ma présence que d’une cuisine immédiatement rangée. J’ai dansé avec eux, puis je me suis assise pour reprendre mon souffle. Ce n’était pas abandonner ce qu’il restait à faire. C’était simplement reprendre un peu de force avant de continuer.
Alors, sois fière de toi, même dans les journées où tout n’est pas terminé. Personne d’autre ne vit tes journées à ta place. Les autres peuvent apercevoir quelques minutes de ta vie, le désordre, la fatigue ou le moment où tu t’arrêtes, mais ils ne savent pas tout ce qu’il t’a fallu pour arriver jusque-là. Ne laisse pas les quelques minutes qu’ils ont vues te faire oublier tout ce que tu as fait et donné pendant toutes celles qu’ils n’ont pas vues.



Laisser un commentaire